Je devais avoir sept ans à l’époque, c’était dans le port de Haifa, en Israël. J’étais dans la voiture bleue que mon père avait récemment acheté en attendant je ne sais quelle livraison dont il était chargé, quand un individu est venu lui proposer de me vendre à lui pour un prix plus qu’avantageux. Mon père refusa d’emblée sans poser plus de questions mais je me souviens avoir néanmoins considéré cette offre et négocié avec mon père le partage de la somme 50/50 s’il acceptait la transaction en ajoutant qu’il me serait toujours possible de lui rendre visite certains jours. Pour ma part j’avais bien entendu de grands projets d’investissement dont le temps a effacé la trace. Si je commence par ce passage c’est sans doute un hasard révélateur d’une histoire que je vais vous raconter et qui plonge, par épisodes, dans une enfance tiraillée par des pays, des lois et des coutumes qui ne m’ont été éclairées que bien plus tard.
Je vous passe les détails de ma naissance et vous parlerais plutôt de la quantième et de son dessein. Ma mère avorta par 6 fois avant de concéder à laisser vivre le septième. Ce n’est pas tant qu’elle cherchait à garder sa ligne sinon l’intolérance aux malaises des précédentes fécondations qui en étaient la cause. Elle était elle-même le fruit d’un arrangement presque mystique, premier enfant d’un père alcoolique dont plus personne ne retrouva jamais la trace, et d’une mère qui malheureusement, souffrait d’un mal ne lui permettant pas d’accoucher d’un enfant vivant. Après de nombreuses fausses couches et désirant néanmoins donner vie à un être, elle accepta de céder son prochain bébé à une famille de nobles qui ne pouvaient en avoir. Cette tradition voulait que de cette façon les chances seraient grandes de voir naître cet enfant et de lui assurer une éducation de la grande école. Ses parents adoptifs s’occupaient de grandes affaires et lui ont donné l’éducation de leur rang, bien qu’elle voyait plus souvent la femme de ménage et les professeurs particuliers et retournait souvent voir sa mère avec laquelle elle garda toujours un lien très fort. Malheureusement à ses 18 ans le pays, dont la capitale était considérée jusqu’alors comme « le petit Paris », passa aux couleurs rouges du socialisme réquisitionnant toutes les propriétés et saisissant la fortune de ses parents adoptifs. Se voyant sans un sous à la rue elle dût accepter la première école qu’on lui proposa et entra ainsi dans un internat pour suivre des études d’infirmière.
Elle exerça ce métier avec passion, monta jusqu’au poste d’inspectrice régionale mais refusa de devenir membre du parti, du moins c’est ce qu’elle raconta, se maria une première fois avec un bellâtre qui lui était trop supérieur et divorça malgré l’avantage financier dont ce mariage semblait pouvoir la combler.
Ce jour là elle travaillait dans le centre de secours du lac où mon père l'avait repérée et, profitant de la blessure que son frère s'était faite au nez en effectuant un salto arrière mal calculé, il lui rendit visite pour le faire soigner.
Il portait ce jour là un enregistreur à bandes contenant les dernières chansons occidentales à la mode qu’il enregistrait sur une radio libre sur les ondes longues à des heures tardives, le régime en place n’éprouvant pas la musique "décadente" et préférant diffuser des communiqués nationalistes et la musique traditionnelle. C’était un bel homme devenu modeste mais doté d’une grande imagination. Son parcours professionnel, semblable à celui de sa femme, le mena vers la technologie de pointe du moment … la mécanique. Il était homme à aimer la bonne musique, surtout la plus récente. Cette passion lui offrait une vie sociale acceptable sans jamais lui avoir servi auparavant pour une rencontre amoureuse.
Il était issu d’une famille noble d’encadreurs, d’une mère orthodoxe et d’un père juif. Son grand père avait fait la fortune familiale jusqu’au jour ou un concurrent était venu s’installer. Il faisait bon commerce car le mot passa que ses cadres, contrairement aux autres fabrications, résistaient au vieillissement sans craquelures. Mon arrière grand père se lia d’amitié avec son homologue et réussit, par je ne sais quel argument, à obtenir de lui la faveur de visiter son usine. Quand il passa devant le chaudron à pâte, il plongea son doigt dedans et la goûta, révélant ainsi à ses papilles gustatives le secret de la réussite de son rival, elle contenait de la glycérine !
Mon grand père reprit l’affaire familiale et profita sans retenue des plaisirs de la vie. Bien qu’étant de corpulence forte et de petite taille, il obtenait facilement les faveurs des femmes et se vantait d'avoir possédé la cinquième voiture de marque Ford de la capitale. Il allait même jusqu’à payer les agents de la circulation pour qu’ils lui ouvrent la voie aux carrefours afin de plaire à ces dames, c'est d'ailleurs ainsi qu'il séduit celle qui devint plus tard son épouse. De ses enfants il ne s’occupait guère, les laissant jouer sans la poussière à faire les fous. Malgré cela mon père me parlait avec nostalgie de ces moments de liberté ou il courrait les pieds nus avec ses camarades, ou il montait sur des tables et des chaises avec un fouet pour jouer au cocher (ce qui lui valu un crâne cassé) ou encore à faire peur à son frère en lui montrant une peinture représentant un joueur de mandoline et le traitant de « petit zizi »… c’est vrai qu’il était fier de son mandrin bien qu’il ne lui servit pas longtemps… mais j’en parlerai plus tard.
On vivait dans une petite chambre de 10m² au deuxième étage d’une maison de maître réquisitionnée. Pour y entrer on passait d’abord par la cuisine commune ou les habitants de l’immeuble se réunissaient pour préparer leurs repas et faire la causette. Un long couloir dont la porte du fond donnait accès à salle de bain permettait d’entrer chez nous en la traversant. Il s’agissait d’une pièce avec une fenêtre donnant sur une rue latérale très calme devant laquelle il y avait le grand lit de mes parents suivi par le mien à leur tête. Une table et des chaises au centre, une télévision en noir et blanc et la radio qui me faisant danser le cha cha cha en m’agrippant au bord du buffet pour me déhancher. J’avais 4 ans à l’époque et répondais à celui qui voulait m’entendre que plus tard tout serait commandé par des boutons et que j’allais avoir 7 femmes, une pour la lessive, une pour le ménage, une pour la cuisine, une pour le repassage, une qui ferait les courses, une qui s’occuperait des enfants et enfin la dernière pour dormir avec moi. J’avoue que ce plan reste encore très viable … mais faute de structure je me contente de ma liberté.
Je n’avais pas beaucoup de jouets et le seul qui m’ait marqué était un robot fabriqué en Amérique que mon père avait acheté au marché noir. Il était magique, à l’époque personne n’avait encore vu un jouet marcher tout seul et éviter les obstacles en changeant aléatoirement de trajectoire. Il émettait un « bip », ses yeux rouges clignotaient en permanence, et le bruit de son moteur ajoutait à ma fascination de le voir ainsi évoluer tout seul. J’y prenais grand soin, à tel point qu’en fait, jamais je ne jouais avec quand j’étais seul et demandais même à mes parents de le cacher pour moi dans un lieu tenu secret à la vue de tous et ne le sortir que les jours de grandes fêtes pour m’amuser sous leur surveillance… ceci bien sur pour assurer la défense au cas ou un étranger, même par mégarde, aurait eu idée de l’abîmer. Cette excentricité de ma part amusait d’ailleurs beaucoup les invités les jours de fêtes … bien que de ce fait j’avoue en avoir très peu profité.
Pour me distraire au grand air j’avais une voiture à pédales et ne me lassais jamais de faire des tours dans la petite cour au fond de laquelle habitait ma grand-mère maternelle. C’est pratiquement elle qui m’a élevé puisque mes parents travaillaient beaucoup et j’en garde un bon souvenir. Un voisin plutôt taquin, ne désirant en somme que me faire plaisir, ne cessait de me proposer de m’emmener faire un tour dans sa belle auto toute neuve, il faut dire que l’achat d’une voiture relevait d’un luxe que peu de gens pouvaient s’offrir… et comme d’accoutumée je lui répondais illico et tout fâché par une injure plutôt classique et colorée de ma langue natale, qui se traduit à peu près comme ceci « je te fous dans la chatte de ta mère… » à laquelle je prenais soins d’ajouter toujours « …avec ta voiture également !». Je n’avais que faire de sa voiture après tout ! mon père n’en possédait pas une mais comme il était devenu instructeur de poids lourds, il pouvait disposer de son véhicule les fins de semaines et il nous emmenait parfois, ma mère et moi, pour des ballades et des excursions. A l’époque la ceinture de sécurité n’existait pas encore. Un jour, un coup de frein trop brusque, et j’ai compris sur mes propres dents qu’il eut mieux valu qu’il y en ait une, mais le tableau de bord du véhicule n’en garda pas la trace.
Ma mère ayant été élevée en langue française et souhaitant m’offrir la même chance, m’avait inscrit dans une école gardienne qui m’apprenait cette langue qui, bien que peu employée, avait la réputation de bonne école.
Contrairement à la plupart des autres gens, mes parents se plaisaient bien dans leurs pays. La nourriture était bien rationnée au besoin journalier et j’ai appris que plus tard les files étaient devenues longues devant les magasins, que les autobus étaient bondés au point de devoir s’accrocher à la rampe, sans parler des mauvaises odeurs de transpiration par manque de produits déodorants. Mais il y avait aussi une franche camaraderie, le plaisir de partager le peu qu’ils avaient… il était d’ailleurs impensable d’aller en visite chez quelqu’un sans qu’on vous propose un verre d’eau fraîche accompagné souvent d’une cuillère de confiture faite maison.
On rendait souvent visite aux membres de notre famille qui n’était pas très nombreuse. Je me souviens de la bonne purée de ma tante dont mes parents m’ont révélé le secret que bien plus tard … la pomme de terre ayant naturellement une saveur sucrée, elle en relevait le goût en y ajoutant tout simplement une cuillère de sucre. Quand ma mère me prenait avec elle pour faire des courses j’en profitais toujours pour voler quelques pommes de terre à travers les grillages de la caisse en bois, que je lui tendais fièrement sur le chemin du retour pour qu’elle m’en fasse de la purée. Avec du recul je me dis qu’elle devait quand même les payer, car elle le prenait toujours de bonne humeur. Ironiquement elle soulignait parfois que j’ai été puni d’une marque de patate sur la fesse, une simple tâche de naissance qui en a par coïncidence la forme et rien de plus, me dis-je.
Pour quitter notre pays certains l’ont fait en traversant le Danube à la nage, d’autres comme mon grand-père paternel, du fait de son judaïsme, ont pris un visa légal pour rejoindre leur pays. Ce n’est que 6 ans plus tard, alors que j’avais 5 ans, que mes parents ont décidé de le rejoindre, ceci afin de me donner plus de chances dans la vie disaient-ils.
Nous voilà partis, pour le second vol de ma vie (le premier ayant été inauguratif à la montagne), avec une valise par personne, dans un avion qui allait nous mener en Israël et faisant escale en Turquie. Mon père avait décidé de quitter l’avion sans valises pour demander l’asile politique chez les turcs afin de rejoindre le continent australien, mais ma mère s’y opposa par peur de l’inconnu. Arrivés en Israël, ayant du abandonner notre ancienne nationalité, nous devînmes citoyens Israéliens. Logés chez mes grands parents une nouvelle vie s’annonçait.
Bernés pas l’illusion de réussite que mon grand-père avait fait naitre, il nous reçu à bras ouverts en nous installant dans la maison ou il vivait avec sa femme. Mes parents trouvèrent par la même occasion un emploi dans la nouvelle affaire qui s’annonçait déjà comme familiale. Le vieil homme, toujours en quête du pouvoir perdu qu’il eut jadis en héritage, avait imaginé la fabrication d’objets touristiques faits à la main, qui se vendaient très bien et de plus ne coutaient pas grand-chose. Egoïste et insouciant, il s’est avéré par la suite que son affaire, nécessitant des ouvriers qualifiés et sous-payés, battait de l’aile et pour cette raison il appela son fils comme petite main pour le découpage du bois, se servant sans vergogne de la bonne volonté de ma mère qui travaillait 12 heures par jour à tracer les lignes blanches qui embellissaient ses œuvres commerciales. Ces articles se vendent encore, bien que fabriqués à la chaine, et représentent les vitraux des 12 tribus d’Israël réalisés par Chagall. Son idée très simple fût de coller sur des panneaux biseautés des reproductions de ces images pour lesquelles il ne paya jamais ni droits ni demanda l’autorisation (c’était chose courante et personne n’y prêtait attention à l’époque). Il les emballait ensuite dans une cellophane collée à l’arrière et les laissait se tendre au soleil afin de les habiller ainsi d’un effet brillant. Je me souviens que la maison en était pleine les jours ensoleillés, le lit, les tables, par terre, tout rayon était saisi pour donner forme à cet emballage. Voyant qu’il n’arriverait jamais à vivre ne fût-ce qu’aussi bien que par sa vie antérieure, mon père décida un jour de s’en détacher et se mit à son compte pour ouvrir une fabrique d’objets en plastic. Ne présentant aucune garantie les banques ne s’intéressèrent guerre à son projet. Têtu comme une mule il décida de se lancer en payant avec des chèques sans provision payables à 6 mois. Il acheta le nec le plus ultra, venu de Suède, et se lança dans la fabrication de caches d’interrupteurs et de mezouzot (objet de culte juif placé à l’entrée des maisons). Bien que travaillant autant qu’avant, ma mère en tira néanmoins la satisfaction de le faire pour elle-même. L’atelier était petit, c’était en fait un garage. Il y avait une machine à mélanger les couleurs sur la gauche, une autre dont je ne me souviens plus la fonction à droite, et au fond le monstre qui façonnait la marchandise. Au centre des deux matrices, le mélange plastic qui était injecté pour façonner un ensemble de plusieurs articles, liés par un excédant de matière que ma mère découpait et polissait pour ensuite les emballer par cartons. Mon père effectuait les démarches commerciales et se chargeait des livraisons. Par la qualité de ses produits et du service il agaça la concurrence en place qui menaça ses clients de ne plus les fournir s’ils commandaient encore chez mon père. Etant donné qu’il n’avait que peu d’articles dans son catalogue il dû plier et liquida son affaire en couvrant de justesse les dettes qu’il avait contractées. Il pût quand même ressortir de cette histoire avec une belle voiture bleue de marque Opel dont il était très fier.
Il s’installa ensuite comme instructeur automobile, c’était sa vocation et sa passion. Les élèves l’adoraient, il obtenait le meilleur score de réussite aux examens ! Il commença à donner cours à ma mère quand il fût appelé au service militaire, la laissant entre les mains de son collègue. Un personnage nonchalant qui rétorquait tranquillement, quand par exemple l’élève montait sur un trottoir, que cette zone n’était simplement pas prévue pour les véhicules, ou quand elle passait au feu rouge qu’il était préférable de s’arrêter à cette couleur, sans parler des manœuvres qu’il ne réussit jamais à lui apprendre ! Profitant néanmoins de la sympathie de l’examinateur et par faveur envers mon père, elle obtint son permis, sans jamais avoir été capable de se garer entre deux véhicules ou d’effectuer convenablement une marche arrière.
A notre arrivée en Israël ma mère m’emmena pour m’inscrire à l’école primaire. Je ne sais pour quelle raison il était prévu que ce soit l’école anglaise, mais puisque les portes étaient fermées ce jour-là, elle frappa à l’école voisine. C’était l’école française des « frères ». Cela tombait très bien en somme puisque mon bagage précédent pouvait mieux me servir. Elle se laissa facilement convaincre par le directeur de m’y inscrire… à la grande surprise de mon père qui comptait que ce soit l’autre. J’ai toujours été un élève assidu, parmi les 3 premiers de la classe. Une seule fois j’ai dû monter sur ma chaise pour un devoir mal fait et une fois aussi me suis fait taper sur les doigts pour je ne sais quelle bêtise. C’était l’ancienne école, on frappait avec la latte, que ce soit sur les mains ou les fesses. Le directeur tournait sans cesse à l’affut d’élèves punis au coin ou sur leurs chaises, mais il ne s’aperçut pas de ma punition ce jour là. Quand il me voyait il me pinçait toujours le nez et me disait des mots gentils, sans doute a-t-il trop tiré dessus car aujourd’hui le petit appendice a pris des proportions moins mignonnes. En guise de récompense on recevait des bonbons, j’en aimais le gout mais partageais toujours avec la première de classe dont j’étais tombé amoureux, sans doute pour son esprit. Elle ne m’accorda néanmoins jamais un baiser et semblait même embarrassée devant la classe de recevoir ainsi ces cadeaux d’un prétendant … de 7 ans !
Bien qu’ayant toujours eu un vélo à la maison, j’ai appris à rouler à vélo très tard. Mes parents ont bien essayés de m’apprendre quelques fois sans jamais y parvenir. Ce n’est qu’à mes 9 ans que Zigmund (que j’appelais Zigoush), un ami très proche, me l’a appris en bas de notre immeuble. Je me souviens lui demandant s’il me tenait encore à l’arrière alors que sans réponse de sa part j’avais déjà trouvé mon équilibre tout seul. C’est de cet âge que j’ai le plus de souvenirs, les pires étant de ma dentition qu’on devait soigner fréquemment. La dentiste était gentille, elle offrait toujours des sachets de bonbons à croquer, que son mari fabriquait et pour en faire la promotion, pour avoir été sage. Cela n’arrangea pas mes affaires mais je sais aujourd’hui que les leurs étaient bien réglées de la sorte. Pour mon anniversaire de 9 ans mon père me laissa boire du vin rouge à volonté, ce fût la première et la dernière cuite de ma vie ! Il me demande même de fumer, ce qui me permit de ne bruler ma première cigarette qu’à l’âge de 18 ans, et encore, pas par envie mais pour ne plus me laisser ennuyer par la fumée des autres ! Il était gentil mon père, ne sachant pas me l’expliquer lui-même, il m’acheta même un livre sur la sexualité. N’étant pas illustré par des images et l’histoire trop compliquée pour mon âge, j’avoue n’avoir pas été intéressé par le sujet et l’ai donné au fils d’un ami de la famille qui avait 18 ans. Il eut la délicatesse de m’enseigner néanmoins les rudiments de ce que ma femme me ferait plus tard, sans trop entrer dans les détails. Cette explication a dès lors suscité en moi un vif intérêt pour la question et je pense avoir été le lecteur le plus jeune du rapport Kinsley à l’époque de sa sortie.